L’Odyssée de Caylus – Chez Céline, une aventure homérique

L’Odyssée de Caylus – Chez Céline, une aventure homérique.

 

“L’affection du peuple est la seule ressource qu’un prince puisse trouver dans l’adversité” – Nicolas Machiavel

 

En 2018, Alain, gérant de l’épicerie Cali, déjà bien implanté dans le paysage local, amorce son départ en retraite. À Caylus, les curieux s’interrogent sur la succession de l’emblématique commerce du 41 de l’avenue du père Evariste Huc, et les habitués craignent la fermeture du magasin. La nouvelle de ce départ à venir se répand et celle-ci arrive aux oreilles d’une Caylusienne, toute affairée à réorganiser sa vie après la naissance d’un nouvel enfant.

 

Titulaire de plusieurs diplômes dans le domaine de la vente – CAP, BEP, BAC pro – ainsi que d’un certificat de formation en comptabilité, Céline Authié examine avec soin les comptes de cette affaire à prendre et, agréablement surprise par des bilans encourageants autant que par la possibilité de concilier ce nouvel emploi avec sa vie de mère, choisit de tenter l’aventure.

Hors des clous plantés dans le cadre de la Chambre du Commerce et de l’Industrie (CCI) pour obtenir des aides à la reprise de cette entreprise, rejetée par les banques qui refusent d’investir dans son projet, c’est sans se démonter qu’elle s’entend avec Alain pour la mise en place d’un crédit vendeur, démarrant finalement son activité le 1er Novembre de la même année.

L’affaire semblait prometteuse, permettant ainsi à Céline de se projeter dans un avenir plus serein dans le village qui l’a vue grandir, en s’occupant de ses enfants scolarisés à proximité; ce fut là sans compter sur l’apparition d’un ennemi désormais tristement connu, dont l’incursion jalonnerait d’embûches un chemin qui s’annonçait pourtant lumineux.

 

Au mois de Mars 2019, la “crise COVID-19” est annoncée : les premières mesures restrictives sont mises en application et un vent de panique déclenche de la part des habitants une vague d’achats préventifs, permettant au commerce fraîchement installé de se préparer à un avenir désormais incertain. Commerce essentiel, Céline n’en reste pas moins amputée d’une partie de sa force de travail : En effet, son mari qui la secondait jusque-là ne peut plus lui venir en aide, et de nouvelles difficultés liées aux livraisons et déplacements viennent s’y ajouter. Contrainte d’effectuer elle-même le travail de deux voire trois individus, elle jouit fort heureusement de la solidarité de ses proches et de ses clients.

C’est dans ce contexte épuisant que Stéphanie, l’une de ses amies, lui propose alors son aide; d’abord intégrée à l’équipe en tant que stagiaire pour justifier d’un statut, puis amenée vers un CDD qui évoluera finalement en CDI, cimentant pour de bon sa position au sein de l’entreprise. L’équipe que l’on connaît aujourd’hui était en place.

Vient s’ajouter la dynamique des commerçants résistants, autorisés par la grâce de l’État à maintenir leur activité, qui mettent en place plusieurs initiatives populaires pour pallier les manques à déplorer sur le village et ses alentours. Céline et ces autres résistants – le tabac Barroul, la boucherie Paternoster, la boulangerie Méric, Caylus Informatique et le petit Casino – se mobilisent et compensent l’absence des services habituels du village, s’improvisant à la fois médecin, banquier ou psychologue, soutenus par leurs clients leur apportant des masques FFP2 et FFP3.

 

Rappelons qu’à  l’arrivée du COVID, Céline s’est retrouvée livrée à elle-même. Personne n’a pris le temps de s’enquérir de l’état de santé des commerces dans le village, et elle apprend par la suite que la mairie fait livrer des masques aux commerçants fermés du village, là où elle et les autres commerces encore ouverts et au service de ses habitants ne semblent pas bénéficier de la même bienveillance ! Cette démarche absurde l’amène naturellement à contacter la mairie qui nie avoir fourni des masques. Un jour et un coup de baguette plus tard, trois boîtes de masques lui sont cependant livrées, à répartir entre elle et ses pairs : Ce sera la seule interaction qu’elle aura avec la mairie pendant cette période de confinement.

Parmi ces initiatives populaires, Céline assure avec Thoraval de Caylus Informatique l’approvisionnement en liquidité des habitants, troquant des chèques contre des espèces pour remédier au retrait professionnel des agents de la fonction publique. Le droit de retrait de ces derniers sera d’ailleurs réprimé au cours du second confinement, afin de ne pas reproduire l’erreur du premier.

Elle accroît également le montant des notes permises au sein de son magasin, et contribue à un réseau de distribution de courses. Aidée par les factrices et d’autres commerçants encore en activité, elle fait livrer des produits essentiels chez les habitants en incapacité de se déplacer du fait des mesures gouvernementales, et ce toujours sur le même principe de volontariat. Avec cela, ils assurèrent aussi la livraison et l’expédition des colis, se débrouillant comme faire se peut pour l’emballage, la pesée et l’expédition.

 

En dépit de ces difficultés, Céline reçoit un accueil positif de la part des habitants, ravis de retrouver une Caylusienne au comptoir de leur épicerie malgré la bonhomie et la générosité du précédent propriétaire, autant que de la préservation du seul commerce général installé en Caylus haut. Une rivalité aurait pu s’installer avec les propriétaires du petit casino, il n’en est rien. Bien consciente de la complémentarité de leurs deux commerces, Céline n’hésite d’ailleurs pas à renvoyer les clients qui n’auraient pas trouvé leur bonheur dans son établissement vers le Casino, privilégiant le commerce local en toutes circonstances.

 

Le local, c’est d’ailleurs le fer de lance de son magasin, s’approvisionnant en produits laitiers auprès d’Audrey Maffre et Julien Ardourel, proposant ainsi du lait frais et bio, des fromages, yaourts et glaces; mais aussi des fromages de chèvre de la ferme du Pech Rondols, des Rocamadours du moulin de la Vignasse, du fromage de Brebis de Drulhe dans l’Aveyron, du veau et des oeufs de Samuel Rémézy, du porc de Naomi Westbury, du canard des Fins gourmets de Limogne en Quercy, des légumes bio des Jardins d’Odette, et pour finir, diverses variétés de farine bio par le biais de monsieur Frabel, situé non loin de Caussade.

 

Attachée à l’idée de satisfaire sa clientèle, Céline recherche, d’ailleurs, un producteur de fruits bio dans les environs pour enrichir sa gamme de produits et pallier l’absence de cette catégorie de produits sur Caylus, prête à mettre en rayon tout produit pour lequel la demande serait suffisamment forte, dans la limite de ses possibilités.

 

Quoiqu’espérant comme tout un chacun retrouver une vie normale, Céline se débat encore aujourd’hui avec les mesures gouvernementales, souffrant des restrictions liées au couvre-feu après avoir géré la situation du second confinement plus aisément du fait de l’expérience acquise pendant le premier. Contrainte de fermer à 18h, elle perdra pendant cette période sa clientèle de travailleurs, dans l’incapacité d’adapter leurs emplois du temps à cette nouvelle mesure. Après des mois de couvre-feu, les habitudes ont changé, en dépit de la hausse à 19h, Céline peine à retrouver les habitués sacrifiés sur l’autel de ces mesures punitives.

Malgré tout, elle reste optimiste, exprimant sa reconnaissance envers ses clients dont la loyauté lui aura permis de garder la tête hors de l’eau, proposant en réponse à ces mesures la vente de différents plats à emporter et un service de livraison, gratuit sur Caylus, et tarifé à hauteur de 5€ pour les livraisons dans un rayon de 10 km.

 

Ce témoignage traduit outre les difficultés et le sentiment d’abandon de la part des institutions et de la fonction publique des changements encourageants dans la vie du village, portés par les initiatives de ses actifs et soutenues par leur clientèle et leur voisinage. Céline incarne autant le besoin de renouveau du village que son essence primaire, en tant que native, et continue de marcher sur la voie qui a été ouverte au cours de ces événements tragiques.

 

A l’aube d’un nouveau confinement qui n’en a pas le nom, nous aurons certainement le plaisir de voir fleurir entre nos murs de nouvelles initiatives portées par la force de travail des esprits les plus investis dans la communauté du village, et nous ne pouvons qu’espérer que la solidarité et l’entraide dont ont fait preuve nos commerçants et voisins survivra à ce que certains appellent une guerre dont l’ennemi reste obscur.

 

Léo Spreux

 

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